La Griffe n°22 / Dossier "Luttes de l’immigration"
lundi 10 février 2003, par La Gryffe
Dans le numéro 3 de la revue Zaama, consacré au mouvement « beur », vous pourrez remarquer que le terme « beur » est mis entre guillemets et critiqué, parce que nous pensons que ce terme est un piège idéologique.
Pour retracer l’histoire de ce mouvement, il faut avoir en tête un certain nombre de caractéristiques de l’immigration dont sont issus les jeunes qui y ont participé, en même temps qu’il faut avoir une analyse qui permette de contextualiser ce mouvement par rapport à l’évolution de la société française.
Il faut remonter au moment où la société française s’est constituée en tant que nation. La France, grand pays de la Révolution (la plus radicale des révolutions bourgeoises), inventrice des Droits de l’Homme, va très vite confondre tous les mouvements sociaux (et les droits qui en émergent) avec l’idée qu’elle est l’avant-garde du monde. C’est dès cette période que commence à se constituer un certain chauvinisme français, l’idée qu’il n’y a que le peuple français, la culture française, la langue française et la nation française qui sont progressistes.
Lorsque l’on lit les textes de l’Abbé Grégoire, cela apparait très nettement : il ira jusqu’à proposer que la future langue internationale soit le français, puisque c’est en cette langue que l’on a pensé les droits. C’est dire le mépris qu’il y a pour les autres cultures et les autres nations qui se constituaient, aussi, dès cette époque.
Toute la classe politique, de droite comme de gauche, s’est constituée autour de cette matrice. Cela va se traduire d’emblée par l’idée qu’il ne peut y avoir en France qu’une seule culture. La Troisième République de Jules Ferry, fondateur de l’école laïque et gratuite, apporte aussi l’idée que l’école doit détruire toutes les cultures régionales. L’école doit être un rouleau compresseur pour que toutes les diversités culturelles internes à la nation française disparaissent. Le breton est considéré comme féodal, l’occitan ne peut être que réactionnaire. Derrière cela, deux choses vont très vite être confondues : unité politique d’une nation et unicité culturelle. Si nous vivons ensemble, il faut que l’on se ressemble. Cela va conduire, par exemple, à justifier la colonisation, la fameuse mission civilisatrice de la France, l’avenir du Tiers-Monde n’est que dans la ressemblance à la France. C’est en toute bonne foi que des personnalités de gauche trouveront nécessaire pour les peuples colonisés que la France vienne les aider.
Alors même que les nouveaux migrants arrivent en France (Italiens, Polonais, Espagnols, Portugais…), il va être exigé d’eux qu’ils entrent dans ce même modèle français d’intégration qui a invisibilisé toute différence interne à la nation française, au niveau des culture régionales. L’immigré intégré est un immigré qui a oublié tout ce qui faisait sa différence. Ajoutons que ce qui est valable pour la culture est valable pour la condition sociale : dans la démocratie française, c’est l’unicité qui prévaut. L’ouvrier serait un comme le bourgeois serait un. Ce sous-bassement historique est à l’origine du rapport à l’immigration, bien qu’il existait quelque chose en échange : la promotion sociale. Le petit Breton ou le petit Portugais devient un bon petit blanc parce qu’il se trouvera une place dans un service public français.
Mais voilà que quelque-chose de nouveau se produit : depuis les années 1950-1960 arrivent des immigrés issus des colonies. Le rapport de la gauche (je ne parle même pas de la droite) à cette nouvelle vague d’immigration est très perturbé par le fait que non seulement ils avaient demandé leur indépendance, mais qu’en plus ils venaient s’installer en France. Comment pouvaient-ils être considérés comme égaux ? Cette immigration post-coloniale vient rappeler à la France son proche passé, en plus d’être, pour autre caractéristique, une immigration ouvrière. Notons que malgré ce que pourront dire certains sociologues, comme quoi la composante sociale de l’immigration se serait diversifiée, il n’en est rien. Encore aujourd’hui la grande majorité des enfants d’immigrés maghrébins ou africains se situe dans les catégories les plus précaires de la population française. Il y a en fait une reproduction à l’interne de l’immigration d’un statut social dominé et il faut rester méfiant par rapport au discours médiatique qui tend à faire croire que l’aspect ouvrier de l’immigration aurait disparu.
Face à ce sous-bassement historique (colonisation, aspect ouvrier de l’immigration et modèle intégrationiste français), vont commencer à se constituer les prémisses du mouvement « beur ».
Celui-ci commence dans la droite ligne de la guerre d’Algérie. Les migrants qui ont soutenu le F.L.N. vont hériter d’un passé militant et d’un rapport à l’État français plus que méfiant. Le Mouvement des Travailleurs Arabes (M.T.A.) va à l’époque mener des luttes radicales. Il se revendique de classe, ouvrier, et immigré, et va se battre aussi sur le terrain de ceux qui voudraient réduire leurs luttes à des problèmes culturels. Ils auront donc en face d’eux les syndicats français et le mouvement politique français, même d’extrême-gauche, (dévouée et avec eux) qui leur dit « vous n’êtes pas immigrés, vous êtes des travailleurs, donc vous n’avez pas à avoir de revendications spécifiques », en même temps que la gauche classique vient leur dire « oui, oui, nous vous avons compris, nous allons demander pour vous des salles de prière et d’autres pour parler l’arabe, mais il ne faudra pas que ça se voit trop ». Lorsque l’on regarde le discours du M.T.A., nous avons tous les ingrédients de ce qui va apparaître plus tard, pour d’autres générations, sans qu’aucun lien n’ait été fait avec ce qui s’est passé auparavant.
Le Mouvement des Travailleurs Arabes s’est épuisé à cause de son lien avec mai 1968 et le développement de l’extrême-gauche, qui aura une tendance à l’instrumentalisation et à la disparition de toute revendication spécifique.
Les enfants vont être une découverte pour toute la classe politique française. Ils ont fait venir des travailleurs mais ils ne pouvaient pas imaginer qu’ils avaient des femmes et qu’ils pourraient faire des enfants, que ceux-ci allaient grandir et commencer à se manifester. Rappelez-vous les premiers titres sur la « seconde génération » - ce terme ne veut rien dire -. La France découvrait. C’est le moment où dans la société française (et pour d’autres raisons) l’extrême-droite se reconstitue, alors même que la crise apparaît 10 ou 15 ans après les indépendances. En 1983, la première marche pour l’égalité est organisée, c’est un mouvement d’espoir, mais qui est resté limité dans son analyse de la situation. C’était une marche pour la vie, le mot d’ordre central était « Rengainez vos fusils, les marcheurs sont arrivés ». Si la marche de 83 ne pose pas au départ de revendications (il n’y avait pas d’analyse politique sur la place qui devait être donnée à l’immigration), c’est au fur et à mesure qu’elle traverse les villes et découvre les réalités de l’immigration qu’elle va développer ses revendications. La gauche officielle (partis politiques, associations droit de l’hommistes, mouvements non-violents, premiers écologistes) était effarée par la montée du Front National. Leurs représentants sont venus nous dire que nous ne pouvions avoir de telles revendications, que nous allions faire le jeu du F.N. Donc, ils nous demandaient d’être sages, d’attendre, de la même manière que les démocrates sont venus dire aux femmes, avant 1945, que si elles demandaient le droit de vote, cela allait faire monter la réaction. Il y avait donc cette idée que la priorité principale était la lutte contre le Front National, et que si nous mettions en avant nos revendications liées à nos conditions de vie quotidiennes, nous serions responsables de la montée du Front National.
Dès ce moment, la rupture est consommée et il va se produire des mouvements de confrontation à l’encontre de cette gauche au sens large, et contre toutes les associations qui nous ont mis la pression, le M.R.A.P. notamment. Deux bilans contradictoires ont pu être faits de cette « Marche des beur » de 1983. Le premier a développé l’idée que ce n’est qu’en construisant un mouvement communautaire (maghrébin, et qui s’afficherait comme maghrébin), que les choses avanceraient. Le second bilan propose plutôt de constituer un large mouvement qui mettrait en avant les revendications de l’immigration en les reliant aux autres questions de la société française. C’est à l’époque le second mouvement qui va l’emporter et qui va aboutir à la naissance de « Convergence 84 », une nouvelle marche pour l’égalité, mais qui va poser trois nouvelles choses par rapport à la première :
1) Notre interlocuteur n’est plus l’État, de qui nous n’avons rien à attendre.
2) Il faut poser les questions politiques, nous ne voulons plus simplement arrêter d’être tués, mais nous voulons poser les questions de l’égalité, dans le logement, le travail…
3) On ne s’en sortira pas sans autonomie, vis-à-vis des partis politiques et des associations de gauche.
C’est pour cette raison qu’est apparu S.O.S. Racisme. C’est la peur de l’émergence d’un mouvement radical et autonome qui prétend s’allier aux autres couches populaires françaises qui a fait naître S.O.S. Racisme. D’un coté, il y avait un mouvement qui avançait des revendications précises (demandes de contrôle des conditions d’attribution de logements, interdiction de la vente libre d’armes…) et voilà qu’un mouvement lancé d’en haut avec plein d’argent vient dire « Touche pas à mon pote » ! Ils seront même allés plus loin dans leur revendications : « J’aime qui je veux », comme si l’on avait besoin de l’autorisation de l’État pour aimer. On est donc passé de choses concrètes contre les discriminations et le racisme à quelque-chose qui noyait le poisson dans un humanisme béat.
Les opérations idéologiques ne sont jamais neutres, et l’on a vu tout le monde se faire déstabiliser par S.O.S. Racisme. Ce n’était pas rare de voir des anarchistes porter la petite main, l’extrême gauche portait la petite main, même les plus radicaux se sont faits embarquer dans cette opération.
Et puis nous avons vu apparaître le mot « beur », en même temps que Georgina Dufoy introduit un tournant dans le discours du P.S. sur l’immigration, en disant : « les parents ne deviendront jamais des citoyens comme les autres, par contre les enfants, étant donné qu’ils abandonnent les revendications de leurs parents et qu’ils font acte d’allégeance à la République et à l’État français, doivent être intégrés ». Cela s’est rapidement confirmé au moment de « Convergence 84 », alors même que l’on apprenait les licenciements de Talbot. Mitterand tenait de beaux discours, il nous a donné le thé à la menthe à l’Elysée, il nous a fait son cinéma sur les « beurs », et au même moment, les premiers touchés par la crise étaient les parents immigrés, licenciés par vagues entières. Il faut voir les discours de l’époque, « si les ouvriers maghrébins de l’automobile font grève, c’est qu’ils sont manipulés par les intégristes » (Maurois). Le double discours du P.S. était donc : « Les enfants sont des bons, tant qu’ils ne parlent pas de leurs parents ». Ce sera le premier discours sur les sans-papiers, « on va faire un maximum pour intégrer les enfants, on va fermer les frontières, et les « clandestins » devront partir ».
Lorsque nous avons fait une manif’ devant les usines de l’automobile où il y avait des licenciements, Georgina Dufoy s’est présentée en début de cortège et n’a dit qu’une seule phrase : « Vous m’avez trahie ». Aller voir les parents licenciés pour dire « on est d’accord avec vous et l’on ne vous abandonne pas » était vécu comme un acte de trahison pour le gouvernement. S.O.S. Racisme est pour nous l’instrument idéologique qui a été choisi pour éviter l’émergence d’un mouvement radical dans l’immigration.
Un autre courant encore plus caricatural est apparu : France-Plus, sans qu’il n’ait jamais eu aucun positionnement clair, du moment qu’un « petit Mohamed » était mis en avant. J’ai à l’époque écrit un article qui disait « Je préfère un Jean-Pierre qui défend mes intérêts qu’un Mohamed qui fait le béni-oui-oui ». Ils avaient en tout cas cette idée que l’important était d’avoir une élite issue de l’immigration et présente au sein des différentes tendances politiques classiques, quelles que soient leurs appartenances.
Mais à ce moment émerge un troisième courant qui a volontairement été laissé dans l’ombre. Ce courant s’est situé dans la suite de « Convergence 84 » et s’est intitulé « Divergence 85 ». Il a donné naissance au mouvement « Mémoire Fertile, Agir pour une nouvelle citoyenneté ». Nous avons remis en avant le terme de citoyenneté parce qu’à l’époque ce terme avait pour nous une connotation de lutte. Ce terme de citoyenneté s’inscrivait à l’encontre de cette idéologie des « beurs » qui n’était que la reproduction du modèle français d’intégration dont j’ai parlé au début : « Soyez propres, oubliez que vous êtes des arabes, arrêtez d’être solidaires de la Palestine, arrêtez de dire que vos parents sont des ouvriers exploités, et vous aurez votre place en France ».
Lorsque l’on a mis en avant cette notion de « nouvelle citoyenneté », ils ont inventé le « Haut Conseil à l’Intégration », vaste fumisterie ! Dans les quartiers, à la base, nous commencions à mettre en place des comités départementaux et régionaux de « Mémoire Fertile », nous allions voir les syndicats pour les questionner sur un certain nombre de nos luttes, cela dans le but de faire émerger un mouvement populaire, non pas de l’immigration, mais de la société civile, qui poserait les questions de l’immigration. Le Haut Conseil à l’Intégration s’est alors constitué et a conclu par un retour au modèle intégrationniste français : « Laissez tomber vos histoires de citoyenneté ». Il y a eu un gros silence volontaire sur « Mémoire Fertile ». Lorsqu’on a fait « Divergence 85 », il a fallu une grève des ouvriers C.G.T. de Libé pour qu’un petit article que nous avions payé soit publié dans Libération, alors que S.O.S. Racisme qui pendant ce temps organisait une autre marche, avait des premières pages entières.
En même temps que le silence était fait sur « Mémoire Fertile », en même temps que ce Haut Conseil à l’Intégration était mis en place, ils ont lancé l’affaire du foulard. Voilà trois jeunes filles qui veulent porter le foulard et ça devient une affaire d’État. Il y a eu des députés qui sont allés à l’Assemblée en portant le foulard, ils ont fait peur dans toutes les chaumières, « Ça y est nous sommes envahis par l’Iran ». L’affaire du foulard a été un nouveau rouleau compresseur. Cela impliquait que tout discours sur le droit d’être musulman, sur le droit d’avoir une culture différente, ou d’avoir des revendications spécifiques était immédiatement diabolisé. Dans l’immigration, cela a été vécu comme une insulte énorme au point que ma mère, qui à l’époque faisait partie de mouvements féministes et qui ne s’est jamais posé la question du foulard, en est venue à dire « Qu’ils arrêtent ! Pour qui ils nous prennent ? Je vais le porter, le foulard, pour les provoquer ! ».
Après le retour de l’idéologie intégrationniste (la négation et la répulsion de toute différence), il ne restait plus qu’à nettoyer et supprimer un certain nombre d’îlots de résistances où plusieurs centaines de jeunes et de moins jeunes se positionnaient radicalement. Alors ils ont instrumentalisé, un petit coup de subvention par-ci, un petit coup d’embauche par-là, si bien que finalement, pour trouver du boulot, il fallait être radical. Si vous étiez un immigré en colère, vous aviez un boulot, si vous aviez un association qui allait occuper la mairie, on vous donnait un bon boulot. Mais petit à petit, les associations se sont laissées enfermer dans une dépendance aux subventions.
De la même façon que le Mouvement des Travailleurs Arabes n’avait pas réussi à trouver un équilibre dans son autonomie vis-à-vis de l’extrême-gauche, les associations de la « seconde génération » ont échoué dans leur autonomie à cause des subventions et de l’achat de leaders (qui souvent étaient des personnes qui n’avaient rien).
De nouvelles questions interviennent par la suite. La mondialisation a ses effets en France. Le fameux retour de la croissance reste précaire et la plupart des emplois trouvés par les jeunes de l’immigration se font dans cette nouvelle précarité. C’est en ce sens que la question de l’immigration n’est pas une question immigrée, mais bien une question qui concerne toute la société française. L’immigration a toujours été le terrain d’expérimentations de ce qui se généralise par la suite à l’ensemble du monde du travail.
L’autre question est celle des sans-papiers. Une partie importante du P.N.B. français est produit par les sans-papiers. On ne pourra pas me dire que l’État ne le sait pas, et qu’il ne fait pas un choix économique de laisser une masse de sans-papiers sans les régulariser. Il y a précisément un choix économique d’organiser une rotation de nouveaux sans-papiers, d’autant plus que les démographes de droite comme de gauche nous disent tous que dans les 20 prochaines années à partir de 2004, il va falloir trouver 160 millions de nouveaux migrants, ne serait-ce que pour maintenir l’équilibre démographique en Europe. Il y a besoin d’immigrés et ils prétendent expulser les sans-papiers. En fait, ils organisent une main d’oeuvre précarisée sans papiers, de la même manière qu’ils précarisent au niveau des jeunes issus de l’immigration.
Voilà le contexte actuel et malgré tout cela, il y a un éparpillement des luttes. Une partie de l’immigration est organisée autour du droit de vote (des parents), qui est une vraie revendication et qui est nécessaire, ne serait-ce que pour ne pas voter (cela n’a pas de sens de ne pas voter lorsque on a pas le droit de vote !). Une autre partie du mouvement est organisée autour des sans-papiers. Il faut obtenir la régularisation globale des sans-papiers et arrêter de négocier dossier par dossier, cas par cas, ce qui ne fait que renforcer la fonction économique des sans-papiers, et maintenir des branches entières de la production dans le non-droit.
Une autre partie émerge dans les quartiers sur la question des discriminations, d’où la présence de listes électorales de personnes issues de l’immigration.
Il y a donc un mouvement, mais est il est complètement éparpillé, ce qui donne lieu à de nouvelles instrumentalisations (comme quoi la mémoire des luttes est primordiale). Le P.S. dernièrement, a eu peur que les sans-papiers viennent perturber la campagne des municipales. Il a lancé le débat sur le droit de vote des immigrés, un an avant les élections. Ils ont cherché à se donner une cotion antiraciste et pro-immigrée, afin de maintenir son électorat (pour ceux qui ont le droit de voter). Les élections approchant, le P.S. à renoncé à ses propositions sur le droit de vote. Comme certains immigrés qui y croyaient commençaient à venir perturber les meetings de la gauche, ils ont lancé le débat sur les discriminations. Tant que les mouvements ne se donneront pas les moyens de se donner une analyse globale de la situation (quelle place donner à l’immigration dans la société ?), rien ne pourra évoluer.
Pour terminer, je pense que si l’on regarde la situation avec un certain recul historique, on se rend compte qu’elle ressemble étrangement au rapport colonial du passé français. Qu’est ce que le rapport colonial ? C’est l’idée d’une main d’oeuvre exploitable à merci et qui n’entre pas dans les mêmes droits que les populations issues de métropole. Aujourd’hui, par de multiples biais, on tente de présenter l’idée que les immigrés et les enfants de l’immigration pourraient vivre dans des secteurs particuliers (la politique des « zones franches » dans les quartiers où il y a des « problèmes » en est une bonne illustration). Au lieu de considérer la nécessité de mêmes droits pour tous, c’est une politique particulière qui est mise en place. Cela est typiquement la reproduction du rapport colonial.
Un second point commun est cette idée de citoyenneté à étages. Je rappelle que c’est dans l’Algérie coloniale que l’on a inventé le double collège ou un million de colons valaient autant que neuf millions d’Algériens. Lorsque l’on regarde comment ils tentent de découper la question du droit de vote, on se rend compte que l’on a pas avancé depuis 20 ans. Un élu du P.S. a osé dire qu’ils pourraient « donner le droit de vote aux immigrés sans leur donner le droit d’éligibilité » ! Il y a surtout eu Chevènement. C’est lui qui a cassé la carte de 10 ans et il propose de donner le droit de vote à l’échelon municipal, uniquement après le renouvellement de la première carte de 10 ans. Si l’on prend par exemple un sans-papiers, il attend en moyenne trois ans pour être régularisé. Ils le régularisent avec une carte d’un an renouvelable trois fois (déjà 6 ans), puis ils lui donnent une carte de 5 ans (11 ans), puis une première carte de 10 ans. Il devra attendre 21 an pour avoir le droit de vote, mais seulement sur le plan municipal. De qui il se moque ? Là encore le rapport colonial est reproduit.
La troisième composante de ce rapport (et sûrement celle qui a permis de maintenir les colonies aussi longtemps) est la mise en place d’une élite indigène qui venait cautionner la colonisation. Écoutez bien les discours d’aujourd’hui des élites issues de l’immigration, ou certains travailleurs sociaux, sociologues, médecins, et finalement tout ceux qui ont réussi, viennent dire que leur réussite est due à leur intelligence et à leur bonne volonté. « Si les autres sont encore dans la galère, c’est qu’il n’ont peut-être pas toutes leurs neurones ou qu’ils n’ont pas assez de volonté ». C’est encore une fois ici une reproduction du rapport colonial qui s’exprime.
D’après l’intervention de Saïd Bouamama à La Gryffe, retranscrit par Ben.